Alcool et drogues au travail : analyse des causes réelles liées à l’organisation, au stress et à la performance, loin des discours culpabilisants.
Un chiffre largement relayé affirme que la consommation d’alcool et de drogues au travail aurait augmenté de 107 % en huit ans. Présentée comme une dérive individuelle, cette statistique alimente un discours alarmiste et culpabilisant.
Cependant, une question essentielle reste souvent absente : d’où vient ce chiffre et dans quel objectif est-il utilisé ?
Cette donnée provient d’une étude réalisée par une entreprise dont l’activité repose sur la vente de dispositifs de dépistage. Le cadrage du problème n’est donc pas neutre. Il met en avant un risque individuel pour promouvoir des solutions de contrôle.
Cet article adopte une autre lecture.
Plutôt que de désigner des comportements déviants, il analyse la consommation comme un symptôme de certaines organisations du travail.
Les véritables causes : quand le travail devient toxique
La consommation de substances en lien avec le travail n’apparaît jamais par hasard. Elle est souvent liée à des contraintes structurelles bien identifiées.
Une pression de performance excessive
La culture du résultat permanent pousse les salariés à dépasser durablement leurs limites physiques et mentales. La performance devient une exigence constante.
Des charges de travail irréalistes
Objectifs inatteignables, délais courts et journées prolongées épuisent les équipes. L’épuisement devient alors une norme.
Un stress chronique installé
La peur de l’échec, l’insécurité professionnelle ou un management toxique génèrent un stress continu. À long terme, cela fragilise les individus.
Un manque de reconnaissance et de soutien
Lorsque les salariés se sentent interchangeables, sans écoute ni accompagnement, ils cherchent des solutions individuelles pour tenir.
L’optimisation du corps à tout prix
Le corps est traité comme un outil de production. Fatigue et douleur sont perçues comme des anomalies à corriger.
Ainsi, la consommation n’est pas la cause du problème. Elle en est souvent la conséquence directe.
Consommer pour tenir, pas pour le plaisir
Contrairement aux idées reçues, les usages de substances en contexte professionnel relèvent rarement de la recherche de plaisir. Ils répondent à des besoins précis, liés au travail.
On peut distinguer quatre fonctions principales.
S’anesthésier
Pour atténuer la douleur physique ou psychologique. Pour supporter la répétition, l’ennui ou la fatigue.
Se stimuler
Pour tenir la cadence et rester performant malgré l’épuisement. Cette logique concerne aussi bien les ouvriers que les cadres.
Récupérer
En dehors du temps de travail, afin de décompresser ou de dormir. Le produit devient un moyen d’être à nouveau fonctionnel le lendemain.
S’intégrer
Dans certains collectifs, la consommation partagée renforce la cohésion. Elle permet de créer du lien face à des conditions difficiles.
Dès lors, le contexte professionnel devient la clé de compréhension.
Quand la consommation devient une stratégie de protection
L’analyse la plus contre-intuitive est la suivante.
Dans certains environnements, consommer est perçu comme un moyen de continuer à travailler sans danger immédiat.
Les substances deviennent alors des outils de régulation. Elles servent à atténuer la douleur, supporter le froid ou compenser une fatigue extrême.
Cette réalité révèle un constat grave.
Certaines conditions de travail sont si dégradées que la consommation devient fonctionnelle pour pouvoir continuer à travailler.

Le double discours des organisations
Officiellement, la consommation est condamnée au nom de la sécurité et de la performance.
Pourtant, les mêmes organisations créent les conditions qui la rendent possible.
Les managers de proximité sont souvent pris entre deux injonctions. Ils doivent atteindre des objectifs élevés tout en appliquant des politiques déconnectées du terrain.
À l’inverse d’un discours humaniste affiché, la performance reste la priorité. La dimension humaine est souvent reléguée au second plan.
Une fracture sociale face aux consommations
Toutes les consommations ne sont pas perçues de la même manière.
Dans les métiers populaires, l’alcool ou le cannabis sont visibles. Ils sont rapidement stigmatisés et sanctionnés.
À l’inverse, chez les cadres, les stimulants cognitifs ou l’alcool relationnel sont plus tolérés. Ils peuvent même être valorisés.
Les travailleurs précaires sont particulièrement exposés. Ils cumulent pénibilité, isolement et manque de reconnaissance collective.
Soigner le travail plutôt que les travailleurs
La conclusion est claire.
La hausse des consommations ne traduit pas une défaillance morale individuelle. Elle révèle les effets de certaines organisations du travail.
Traiter ce sujet uniquement par le dépistage ou la sanction limite toute prévention efficace.
Au contraire, une démarche durable repose sur la prévention des risques professionnels, la prise en compte des risques psychosociaux et l’amélioration réelle des conditions de travail.
Enfin, la question essentielle demeure :
faut-il vraiment s’étonner que tant de personnes s’épuisent lorsqu’on leur demande de tout sacrifier pour “gagner leur vie” ?
Sources :
Critical success factors influencing safety program performance – Thanet Aksorn, B. Hadikusumo
Identification and evaluation of success factors for public construction projects – S. Tabish, K. N. Jha
Successful health and safety management – John P Doidge
Effectively Communicating Audit Results-A Formula for Success – Lessans & Roselewicz